Cahier 10 : L’intention théopoétique (Intro I)

publié le Lundi 12 décembre 2011 par
dans Théopoétique > Imaginaire et création > Théopoétique

[Les Chants du Pèlerin – Introduction I. p. 13-16, 2e éd. revue et corrigée, en ligne, 2011] – charger article.pdf

Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Jean 4, 23

Les chants du Pèlerin 1
Ce dixième cahier-anniversaire complète cette première série des Cahiers Liturgiques. Il est la concrétisation d’un des aspects de la réflexion théopoétique se rapportant au Chant de l’Eglise : la pratique du chant d’assemblée.
Le recueil Les chants du Pèlerin (cf. Sommaire) s’adresse aussi bien au croyant pour un usage personnel, qu’à la communauté, quand tous s’unissent dans l’effort humain de la voix chantée, indissociable de la prière et de la foi. Cette anthologie d’hymnodie francophone est également un outil de travail. Sa conception, à la fois liturgique et historique, permet d’introduire le lecteur et l’étudiant à l’hymnologie et aux références culturelles qui s’y rapportent dans le cadre de la civilisation chrétienne occidentale qui nous concerne tous.

Un parcours providentiel
L’heureux apprentissage d’un parcours musical situé au carrefour de sphères culturelles qui se méconnaissent m’a appris en tant que musicienne professionnelle 2 à considérer ce qu’il y a de meilleur dans les cultures francophone et anglo-saxonne. A partir de ce travail d’assimilation, j’ai décidé de revisiter et d’établir un répertoire de cantiques en langue française en le déterminant tout autant par sa pratique liturgique et sa signification historique que par son aspect formel, une structure finie non redondante conforme à la poétique biblique, et dont le contenu théologique affirme nominalement l’œuvre rédemptrice du Christ. Cet éventail de chants est ainsi le résultat d’un parti pris : il se veut salutaire de « style », en regard d’un témoignage auquel tout chrétien est appelé à rendre, celui de vivre la foi symbolisée par un art musical d’espérance qui procède de la connaissance d’un Dieu Saint, dont les attributs se rapportent à la Vérité, l’Amour et la Beauté en matière de création artistique.

Recherche
Ainsi revendiquée, cette sélection s’inscrit en premier lieu dans la continuité de mon travail choral, celui que j’ai modestement tenté de mener à bien afin de diffuser un répertoire vivant, vécu avec de jeunes adultes dans le cadre de l’hymnodie francophone 3. En second lieu et face aux atermoiements musicaux entendus çà et là, lesquels tirent inexorablement la civilisation chrétienne vers l’inculturation, il me semblait que l’aspect musical de la liturgie appelait à la fois à une actualisation sensible à la qualité des chants proposés, tout autant qu’une réflexion différente, celle du renouvellement de la pensée musicale en question. A ce titre, Les Cahiers Liturgiques 4 entreprenaient une telle réflexion en ébauchant les premiers éléments d’une théopoétique 5 biblique.

Pratique liturgique
Dans un souci de mémoire, d’espace pour son expression, d’un lieu de vigile pour sa continuité, les rencontres Louange et Liturgie favorisaient – à partir d’une trame liturgique simple, La prière du soir 6 – la mise en œuvre du chant d’assemblée, initiant un élargissement de son répertoire et de sa pratique historique réadaptés, dont le résultat est ce recueil.

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Un cantique nouveau
« Chantez un cantique nouveau » 7 répond à l’exhortation biblique. Le chant relie la puissance créatrice à sa création en tant que celle-ci reconnaît sa dépendance de créature à son Créateur. 8 Tout en retenant l’expérience esthétique et la création artistique comme procédant de la Création, nous sommes invités à avancer, tout en reconnaissant le mesure de l’ordre spirituel établi : « Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui ; il le sera pour l’éternité ». 9  Cette parole nous persuade de l’unité de l’Esprit dans le chant qui la symbolise et non d’une dissociation d’avec son héritage artistique inspiré. L’Eglise fut jadis matrice de la culture occidentale, et en ceci prophétique en matière d’art ; par une symbolisation biblique elle a nourri l’imaginaire (prière) des chrétiens pendant des siècles. Plutôt que de s’en éloigner, il est indispensable d’y réfléchir aujourd’hui. Un esprit bien disposé appelle ainsi à nous souvenir mais aussi à continuer, à sortir des ghettos stylistiques qui confisquent et sectarisent le chant, à ne pas se soumettre aux pressions de modes passagères ni à des données uniquement personnelles et subjectives.

Un chemin rédempteur
« Ma force et mon chant c’est le Seigneur » 10 chante (cantile) le peuple délivré. La musique en tant que principe divin est intrinsèquement d’essence spirituelle. Elle est donc forcément reliée à l’Esprit Saint ou à tout autre esprit, selon des choix librement consentis. Pour notre propos, il ne peut y avoir de leurre possible quant à la réalité et à l’exigence aujourd’hui d’un discernement que l’expression musicale réclame : l’obéissance et le respect de critères se rapportant à la connaissance esthétique de Dieu d’une part et la réalité du chant aujourd’hui et de son interdépendance culturelle d’autre part.
C’est dans cette force que les textes bibliques nous exhortent à chanter et à prophétiser : être Cantus Dei, « Chant de Dieu » formé par Sa main. 11 Rappelons-nous ces paroles du Psalmiste qui laissent entrevoir la dynamique saisissante de la louange : « Qui offre la louange comme sacrifice me glorifie, et il prend le chemin où je lui ferai voir le salut ». 12 Plus proche encore, celles de Saint-Paul : « Soyez remplis de l’Esprit, chantez avec intelligence, dites ensemble des psaumes, des hymnes et des chants inspirés ». 13 La louange, celle qui procède de l’intelligence et de l’imaginaire est ainsi clairement déterminée comme étant la forme la plus élevée de la prière. Elle constitue un chemin sonore qui, en dévoilant son panorama visionnaire, actualise le salut vécu dans la corporéité historique du Christ : tour à tour histoire et espérance de l’homme, unité de l’Esprit et réconciliation, joie de la délivrance et de la guérison, adoration et sanctification.

Le sacrifice de louange
Le chant – le fruit des lèvres qui confessent le nom de Dieu 14 – est le principe spirituel de l’expression musicale offerte et reçue dans l’esprit d’un sacrifice 15 agréé du cœur et de l’esprit, dans l’obéissance salvatrice aux dons de Dieu et dans une certaine forme d’abnégation personnelle. C’est là qu’il trouve les raisons de son existence. L’usage séculaire du chant d’assemblée devient le témoignage actif de Sa présence au monde, à condition que l’on sache y discerner à la fois le respect des tessitures 16 de la voix humaine, mais aussi quelques ouvertures à la création dignes d’intérêt, surtout lorsqu’elles mettent en évidence un langage poétique ou sonore de la qualité et de la dignité de la célébration liturgique.
L’humilité d’une telle démarche ne devient significative qu’à partir du moment où elle brise le malentendu d’une approche servile ou simpliste, souvent inféodée à la facilité. En revanche, on prendra soin de ne pas oublier qu’une poétique accessible exprimée à l’aide d’un langage musical qui puise sa force au contact d’une culture enracinée dans le patrimoine chrétien accumulé au cours des siècles – qui appartient et participe tour à tour à l’élaboration d’une civilisation et d’une éthique issues de la Révélation – aide les fidèles à chanter sur des bases saines, délivrés de toutes les outrances d’une modernité mal comprise ou mal vécue faute de moyens suffisants pour en décrypter le sens, ou d’une postmodernité 17 ternie par un mélange des genres plus ou moins acceptables et bien souvent simplificateurs à l’excès. Il appartient à celles et ceux qui découvrent les effets pervers d’une utilisation hâtive au service d’une manipulation autoritaire des masses, d’en dénoncer les excès et les ravages et de relever la réflexion en situant sa démarche dans un cadre de lecture qui aura au moins le mérite de tourner le dos à la démagogie.

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1. Les Chants du Pèlerin, 2e édition revue et corrigée, en ligne des 2010.

2. Joëlle Myrte Gouel, biographie.

3. Ensemble vocal Cantilène. EnregistrementsUne pédagogie liturgique.

4. Les Cahiers Liturgiques  (en collaboration pour l’anglais avec Andrews University) élaborent la base d’une théopoétique à partir d’une relecture des textes bibliques. Catalogue.

5. La théopoétique, dans la recherche de la connaissance de Dieu, se préoccupe d’un de ses attributs, celui de la Beauté. Elle porte sur le contenu poétique, musical et liturgique de la Bible, son histoire, ses usages sacrés et ses dogmes, dans le but de développer l’imagination religieuse et la conscience du sacré. Elle appelle au discernement dans la mise en œuvre liturgique.

6. Dès 1993. Sommaire. La Prière du Soir, Chapelle des Pèlerins, 20, rue Saint-Léger, Genève, chaque premier samedi du mois.

7. « Chantez un cantique nouveau » est le leitmotiv du psalmiste et du prophète.

8. Chevalier-Gheerbrant. Dictionnaire des Symboles, Laffont 1982, p. 206.

9. Hébreux 13, 8.

10. Exode 15, 2. Gouel, Le Cantique de Moïse I, (CL5, 1994, p. 89) et II, (CL6, 1994, p. 91).

11. Esaïe 43, 21. _____, « Peuple que j’ai formé et qui redira ma louange », Israël, Cantus Dei (CL3, 1992, p. 85-94).

12. Psaume 50, 23. ____, (ibid., p. 92).

13. Ephésiens 5, 18-19. ____, (ibid., p. 88-90).

14. Hébreux 13, 15.

15. Le sacrifice peut devenir silence pour certains musiciens d’église, face aux polémiques nombreuses et variées suscitées par la musique.

16. Les quatre tessitures de la voix humaine – Soprano et alto pour les femmes, ténor et basse pour les hommes – ne peuvent être respectées par les seuls unissons proposés par certains recueils, qui, en tentant de rendre le chant accessible à tous, offrent de surcroît des transpositions abaissées qui le rendent inconfortable (e.g. voix blanche) pour les chanteurs, car hors de leur tessiture. On prend le risque de confisquer ainsi le don du chant en excluant les quatre parties harmonisées et la couleur tonale propre et significative à toute composition musicale.

17. Postmodernité selon une terminologie empruntée au philosophe français, Jean-Francois Lyotard, in La Condition Postmoderne, Paris, Les Editions de Minuit, 1979.