Cahier 10 : Hymnodie, l’art en question (Intro III)

publié le mercredi 27 juillet 2011 par
dans Musicologie > Hymnodie / Psalmodie > Eglise & Culture > Le chant de l'Eglise

[Les Chants du Pèlerin – Introduction III, p. 26-30, 2e éd. revue et corrigée, en ligne, 2011] – charger article.pdf

Sois sobre en toutes choses, supporte les souffrances, fais l’œuvre d’un évangéliste, remplis bien ton ministère. 2 Timothée 4. 2, 5

Grandeur et misère du temps présent

La question n’a pas été de savoir si, né trop vieux dans un monde en mutation rapide où la modernité1 réunit actuellement tous les suffrages, un tel recueil serait adopté par les diverses communautés chrétiennes, jeunes et moins jeunes. Mais il nous est apparu essentiel, pour l’histoire, de se souvenir d’un des aspects les plus vivants de la foi, celui du chant articulé par l’Eglise au cours des âges, et tirer de ce riche héritage une sélection musicale qui s’ouvrirait sur une promesse de continuité contemporaine à partir de racines communes, orientée vers la qualité au service du plus grand nombre – la qualité intrinsèque2 d’un chant ne s’évaluant pas à partir de son âge mais bien de son appartenance à la divinité dont il reflète le caractère :

Un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous…

La suite de ce texte biblique appliquée à la pensée musicale nous en indique son mode de création artistique et de transmission, entrant tour à tour dans la notion d’apostolat (construction), de prophétisme (discernement), d’évangélisation (témoignage), d’enseignement et de proclamation (liturgie) :

… A chacun de nous cependant la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ. D’où cette parole : Monté dans les hauteurs, il a capturé des prisonniers ; il a fait des dons aux hommes… Et c’est lui qui a donné certains comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres encore comme évangélistes, d’autres enfin comme pasteurs et chargés de l’enseignements, afin de mettre les saints en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’adultes, à la taille du Christ dans sa plénitude (Ephésiens 4. 6, 8, 11-13).

Le respect d’un tronc commun historique à l’usage des Pèlerins

Face à l’éclatement actuel de la culture musicale chrétienne occidentale,3 prendre conscience de son histoire commune nous permet de ranimer ce qu’il y a de pertinent dans ses diverses expressions pour mieux comprendre les mécanismes qui participèrent à la construction d’une tradition. Comment réagir aujourd’hui ? La louange n’est pas un refuge pour tous les stéréotypes musicaux en vogue, ni le terrain d’expérimentations douteuses, encore moins le lieu d’une scène populaire où l’éructation verbale et la vulgarité sont la négation même des valeurs du christianisme, où le rejet de l’héritage cultuel et de l’accueil de démarches nouvelles dans un souci de recueillement veulent tout mélanger sans comprendre.

Il est temps de se ressaisir face à cette consommation frénétique de fiches liturgiques qui ignore tout exercice de discernement. Il s’agit, là aussi, de bâtir le Corps du Christ. Notre tâche a consisté à rassembler un patrimoine qui s’était époumoné, apparemment morcelé, appauvri à force de se complaire en ses diverses appartenances. Les grands courants hymnodiques cités plus haut ont résisté au temps. Eprouvés spirituellement, ils offrent un potentiel d’identité à un peuple nombreux, dont la mémoire affaiblie est écartelée par divers choix peu scrupuleux sur les réalités musicales, un peuple appelé à chanter un répertoire en rapport avec la dignité de la création et malgré tout destiné à se rassembler. Modestement, les hymnes sélectionnés, nous l’espérons, symbolisent cette immense marche, certitude que l’unité chrétienne peut se nourrir, dans le chant retrouvé, des diverses expressions d’un Credo resté inchangé au cours des âges.

De la reconnaissance d’un héritage à la valorisation d’un patrimoine

Prompt à s’attacher à ce qui est immédiat et sentimental, les animateurs liturgiques éliminent facilement les avis plus éclairés4 ce qui pose comme problème la difficile question de la qualité du répertoire. Loin des pressions liées tout simplement à l’air du temps, ou bien au déferlement des modes successives, il s’avère nécessaire de prendre un minimum de recul. Notre démarche sélective dans le présent ouvrage, est avant tout musicale et qualitative.

Un inventaire soigneux5 a tenté de retrouver les provenances et les styles selon les critères hymnologiques actuels, i.e. une classification salutaire des genres, des sources, des mélodies et des titres. L’organisation du recueil (Table liturgique) respecte la thématique du culte et de l’année liturgique. La Table alphabétique des titres indique de surcroît les mélodies et les tonalités (recueil). La sélection des cantiques anciens regroupe les courants latin, anglican et réformé du 16e au 19e siècles, tandis que les cantiques nouveaux explorent les traditions populaires, en particulier les noëls, des mélodies anciennes revisitées, ou de nouvelles compositions aux rythmes et aux harmonies plus audacieux et contemporains, mais où la symbolique et l’éthique bibliques en constituent le terrain assuré.

Le répertoire des mélodies de cantiques (hymn tunes) est constitué, historiquement, dès 1592. Les mélodies sont identifiées par un nom propre (initialement en rapport avec une ville) suivi de sa métrique poétique. Cette classification que nous utilisons permet une identification rapide, tant sur le plan historique, que musical et textuel. Nous avons tenté de les restituer autant que faire se peut, puis étendu le répertoire nominal de mélodies non répertoriées en en créant de nouvelles, si la chose était faisable, pour les travaux originaux ou de recherche directement liés à notre démarche.

Les usages strophiques et psalmodiés sont illustrés par les psaumes regroupant le style syllabique métrique harmonisé à quatre voix, la cantillation, soit harmonisée à quatre voix, soit à l’unisson. Les cantiques en majeure partie sont harmonisés à quatre voix et pour les chorals de Jean-Sébastien Bach, la bonne tessiture a été respectée.6 Les harmonisations plus audacieuses du XXe siècle sont réalisées en général à l’accompagnement et soutiennent, pour la plupart, des mélodies à l’unisson.

Répertoires en usage et nouvelles traductions françaises

Abondamment publiés par ailleurs, les psaumes calvinistes et les traductions de provenance germanique de cette époque ainsi que le répertoire issu des mouvements de Réveil anglo-américains7 n’ont pas été repris. Ont été retenus, les textes existants en français d’un certain nombre de chorals luthériens harmonisés par J.S. Bach, qui reviennent au mouvement Eglise et Liturgie de l’Eglise Réformée Vaudoise (Recueil Laus Deo, 1956) et de l’Eglise de la réconciliation (antérieure à la communauté de Taizé). La nécessité de traduire le meilleur de la tradition anglicane du 16e au 20e siècles, restée ignorée des églises francophones, nous a paru essentielle et nous a motivés afin d’en révéler la richesse à un plus grand nombre, un des éléments indispensables à notre propre travail. En plus d’une quarantaine de traductions, la vigoureuse fraîcheur du XXe siècle, avec la résurgence de chants traditionnels ou d’hymnes moyenâgeux réadaptés, méritait tout autant nos efforts. Pour ce qui est des négros spirituels il est possible pour les francophones de les aborder grâce aux versions françaises que nous offrons, mais également de les chanter dans l’anglais original que nous avons conservé en raison de leur stylistique particulière.

Un effort tendu vers la réflexion

Si selon Wilder,8 le chant précède le sermon, ajoutons, pour ce qui nous concerne, que la liturgie précède le chant, le propre de la situation liturgique étant de donner une forme manifeste de communication dialogale.9 Ainsi, Les chants du Pèlerin, en proposant, en préambule un ordonnancement de la prière pour le mois, conduit à dialoguer entre parole et chant, à former l’être liturgique, celui qui apprend à devenir un être de célébration, dans son corps et dans son souffle, en ressuscitant au corps du Ressuscité.10

Le chant est l’art de la juste occasion, de la conjoncture gracieuse des cycles du temps, des corps en mouvement, de l’enrichissement de sa propre mémoire, de la prononciation des noms de Dieu. Il appartient à la confession de bouche,11 au temps où l’on se rencontre avec soi-même dans l’expression lyrique du Nom chantable ; le moment où l’on se constitue une présence à soi dans l’assemblée sous le signe de la miséricorde ; l’instant qui réunit dans le chanteur et le corps chantant de l’Eglise la bouche, le cœur et l’intelligence. La foi travaille sans cesse sa propre manifestation. Elle naît de l’entendre.12

Perspectives

C’est en l’explorant qu’un chant révèle sa richesse et sa justesse. Il faut se méfier de ce qui séduit, de ce qui est facile, qui évacue l’effort et le travail. De ce qui confisque la voix humaine et l’histoire. C’est en prenant de nécessaires distances avec des technologies mal comprises, utilisées de manière aussi simplistes que fallacieuses que le chant doit demeurer dans l’exigence de la qualité sous peine lui aussi de devenir un moulin à prière en mal d’existence. Une des missions chrétiennes aujourd’hui consisterait à restaurer le régime défaillant de l’entendre, en restituant dans tous les ordres du sonore, et pour reprendre les termes de Jean-Yves Hameline, les conditions d’une gustation : pouvoir entendre et entendre, une grâce actuelle donnée à l’Eglise en tant que telle.13

Partant d’un point de vue selon lequel un chant d’assemblée ne serait pas uniquement noyé dans la masse, comme si celle-ci était démunie de talent musical, nous encourageons un certain nombre de pratiques qui donnent la possibilité à divers dons de s’exprimer dans les parties plus exigeantes, et de révéler ainsi le caractère musical unique d’une assemblée (une pratique diversifiée du chant d’assemblée est décrite dans le chapitre suivant : Usage liturgique et musical du Recueil Les Chants du Pèlerin, p. 31).

De même la sélection musicale plus élaborée ne nuit pas à la qualité du Cahier liturgique qui sans avoir la prétention d’effectuer un travail exhaustif ni de servir uniquement un répertoire élitiste ne saurait passer sous silence certaines démarches artistiques qui appartiennent désormais au grand répertoire de la musique liturgique. Nous avons dans cet esprit voulu, par endroits seulement, élever le débat, formuler des propositions et même oser inclure, à l’intention des professionnels, quelques fiches musicales plus complexes à chanter, susceptibles de nous introduire à la compréhension d’un langage harmonique entendu dans l’histoire et la culture musicales du XXe siècle.

Hymne au Créateur14

En Apocalypse 14, trois anges [illustrés sur notre site] exhortent les hommes à adorer et à chanter le Créateur selon un modèle liturgique proposé. La tradition populaire raconte que lorsque les humains chantent leurs cantiques, leur terrestre résonance appelle les anges à en chanter un contrepoint céleste. Ainsi, le chant humain serait appelé, dans son prolongement, et en quittant la terre, à devenir chant cosmique. L’Hymne au Créateur15 fait certes partie du cycle liturgique le plus audacieux de ce recueil et se veut le témoignage de la foi d’un compositeur contemporain situé à la charnière d’un nouveau millénaire. Par son humble dessin, la tendre souplesse de sa ligne mélodique et la hardiesse calculée de son harmonisation à quatre voix qui n’exclut pas la douceur, tendue vers un Mi Majeur lumineux, cette hymne est comme un soleil voilé qui ne brille pas encore de son plein éclat. Telle la prophétie, le grand jour est proche. Il complète ainsi un hommage au Dieu Créateur qui, d’une autre manière, respecte le don du chant aux hommes dont certains, dans l’Assemblée des Saints et dans son histoire, sont les légataires. C’est un devoir sacré que d’accueillir les esprits inventifs et libres qui se livrent totalement à Dieu. Sa grâce investit leur génie. Il en sortira un monde nouveau.16

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1. Modernité ou modernisme. Religion. – Recherche du moderne à tout prix ; mouvement chrétien préconisant une nouvelle interprétation des croyances et des doctrines traditionnelles (Petit Robert, 1973). Principe rationnel sans fondement théologique, historique ou artistique, qui tente de concilier tous les styles musicaux et ignore l’essence spirituelle de la musique appelant au discernement des esprits, e.g. L’hérésie gnostique (données éclectiques qui prétendent concilier toutes les religions) rapportée en Apocalypse 1-3 a appelé l’intervention spéciale du Seigneur. Tenter de concilier tous les styles ou systèmes musicaux s’apparente à une hérésie similaire. C’est également au niveau de l’expression stylistique que l’Eglise se doit de rechercher la vérité (1 Jn 1. 6), in Gouel, La falsification du Beau : Le Chemin du serpent, Les Cahiers Liturgiques 8A, 1996. p. 106 ; voir également : note de l’auteur sous Théopoétique, Introduction I, qui traite de cette problématique.

2. Intrinsèque. – Qui est intérieur à l’objet dont il s’agit, appartient à son essence, à sa nature propre (Petit Robert).

3. Nous faisons souvent référence aux jeunes générations pour qui la musique dans sa conception historique est devenue étrangère. Mais de façon générale, l’assemblée ne va-t-elle pas, elle aussi, sous l’effet de courants contradictoires préjudiciables à la survie de sa propre histoire, vers une déchristianisation ? Démunie de son histoire musicale, n’est-elle pas en perte d’une symbolique longuement éprouvée qui a modelé son imaginaire, un don des plus précieux de la contemplation et de la prière ?

4. Hymns and Hymn Tunes, 15. – Quality in Hymns., The Oxford Companion to Music, Percy A. Scholes, Oxford University Press, Pub., 10e éd., 1975.

5. Un tableau préparatoire exhaustif des cantiques et de leurs origines a été établi, i.e. titre, section et sous-/section, datation, tonalité, titre français, titre original 1, titre original 2, auteur, traducteur / adaptation, compositeur, harmonisation, mélodie et métrique poétique, référence biblique, source de publication.

6. Albert Riemenschneider, 371 Harmonized Chorales and 69 Chorale Melodies with figured bass by Johann Sebastian Bach, G. Schirmer, New York, London, 1941. Frank D. Mainous, Robert W. Ottman, The 371 Chorales of Johann Sebastian Bach, with English texts and twenty-three instrumental obbligatos, Holt, Rinehart and Winston, Inc. New York, 1966.

7. Pour le recensement des traductions en français, Cf. Dennis Weber, L’apport anglo-américain à l’hymnologie protestante de langue française de 1793 à 1993 : sources, histoire et répertoire. Doctorat Nouveau régime. 94/PA04/0030. Université de Lille, 1994 (pour de plus amples renseignements, s’adresser au Secrétariat des CL).

8. Amos Wilder, Theopoetic, Theology and the Religious Imagination, Fortress Press, 1976, Philadelphia. Cf. Introduction à la théopoétique, CL02, 1991 ; CL03, 1992 [imaginaire et création].

9. Jean-Yves Hameline, Une poétique du rituel, Les Editions du Cerf, Paris, 1997, p. 148.

10. Olivier Clément, Corps de mort et de gloire, petite introduction à une théopoétique du corps, Desclée de Brouwer, Paris 1995, op. cit. p 22.

11. Romains 10, 8-10.

12. Jean-Yves Hameline, Une poétique du rituel, op. cit., extraits, pp. 144-146, 150, 158, 162.

13. Ibidem, extraits, pp. 199-200.

14. Hymne au Créateur, pp. 102, 106-107 dans le recueil, [in LCP La prière du soir].

15. La Prière du Soir, suite liturgique mise en musique par Michel Fischer, pp. 103-108.

16. Jean Guitton, Mon testament philosophique, Presse de la Renaissance, 1997, p. 59.